Accords de paix du Soudan, faut-il éviter de se réjouir trop vite ?

Ancien condominium anglo-égyptien, le Soudan a acquis son indépendance en 1956. Des tensions entre le sud du pays, majoritairement chrétien et animiste, et le nord, musulman, ne tardent pas à éclater. En 1989, suite à un coup d’État, le général Hassan al-Bachir s’empare du pouvoir. Face à l’émergence de revendications rebelles au Darfour en 2003, débute une répression intense menée par al-Bachir, dont les exactions seront ensuite qualifiées par l’ONU de crimes de génocide et contre l’humanité[i].

Après deux échecs en 2006 et 2010, les parties au conflit sont enfin parvenues à la signature d’un accord de paix ce samedi 3 octobre 2020 à Juba, capitale du Soudan du Sud. L’accord lie le gouvernement soudanais et le Front Révolutionnaire Soudanais, composé de cinq groupes rebelles soudanais majeurs. Il regroupe huit protocoles traitant de sujets essentiels à la résolution du conflit, tels que la justice transitionnelle, le partage du pouvoir et des richesses, ainsi que le retour des réfugiés et des déplacés[ii].


Cependant, plusieurs facteurs risquent de venir entraver la bonne réalisation du processus de paix. Une des premières difficultés sera indéniablement le coût de la transition, qui, d’après le ministre des finances soudanais, devrait s’élever à 7,5 milliards sur 10 ans[iii]. En dépit de ses importantes ressources pétrolières, le Soudan reste aujourd’hui victime de la gestion économique compliquée du régime d’al-Bashir, du COVID-19 et des inondations catastrophiques, rendant difficile le paiement d’une telle somme[iv].

La mise en œuvre de l’accord ne pourra donc se faire sans le soutien financier de partenaires régionaux et internationaux ainsi que le retrait urgent du pays par les États-Unis de la liste des États finançant le terrorisme, qui empêche l’accès à des prêts et des investissements étrangers[v].

De plus, une autre limite vient restreindre la portée de l’accord de paix. Deux groupes rebelles majeurs, le Mouvement de Libération du Soudan de Abdelwahid Mohamed al-Nour et le Mouvement Populaire de Libération du Soudan (MPLS) de Abdelaziz Adam al-Hilu, ont refusé de signer ledit accord[vi]. En effet, ils estiment que le texte ne garantit pas leur droit fondamental à la liberté de religion qu’ils revendiquent, et refusent de signer un accord de paix tant que ce droit ne leur sera pas reconnu et garanti. Le MPLS a d’ailleurs proclamé un cessez-le-feu jusqu’en janvier 2021 pour que les dialogues à ce sujet puissent se faire plus pacifiquement[vii].

Leur refus de signer l’accord est d’autant plus problématique que ces groupes exercent un monopole politique sur certaines parties du territoire soudanais et menacent d’exercer leur droit à l’autodétermination si la Constitution soudanaise n’est pas révisée dans les plus brefs délais[viii].


Toutefois, l’histoire, tant en Angola qu’au Kosovo, a déjà montré que l’appui de la communauté internationale dans le cadre de tels accords représente une pression suffisante pour pousser les parties à respecter leurs engagements[ix]. L’influence des Nations Unies, de l’Union Européenne, de l’Union Africaine, du Tchad, de l’Égypte et du Qatar pourrait être déterminante dans l’enclenchement du processus de paix.

Pothée Élisa, Heinrich Flore, Laborde Pauline, Pawlowski Eva et Vouhé Alice

[i] « Un accord de paix fait renaître l’espoir au Soudan », (Amnesty International, 1er septembre 2020), <https://www.amnesty.fr/actualites/au-soudan-un-accord-de-paix-a-ete-signe>


[ii] « Soudan : accord de paix historique formalisé entre gouvernement et rebelles », Le Point (31 septembre 2020)


[iii] « L’application de l’accord de paix coûtera 7,5 milliards de dollars », L’Orient-le-Jour (9 octobre 2020)


[iv] Dame Rosalind Marsden, «Is the Juba Peace Agreement a Turning Point for Sudan?”, (Chatham House, 14 septembre 2020), <https://www.chathamhouse.org/2020/09/juba-peace-agreement-turning-point-sudan>


[v] Ibid.


[vi] « Un accord de paix fait renaître l’espoir au Soudan », (Amnesty International, 1er septembre 2020), <https://www.amnesty.fr/actualites/au-soudan-un-accord-de-paix-a-ete-signe>


[vii] «SPLM-N al-Hilu extends unilateral ceasefire for seven months», Sudan Tribune (1er juillet 2020), <https://reliefweb.int/report/sudan/splm-n-al-hilu-extends-unilateral-ceasefire-seven-months>


[viii] « Sudan’s government, rebel groups sign landmark deal », Al Jazeera (3 octobre 2020)


[ix] Gérard Aivo, « Le rôle des accords spéciaux dans la rationalisation des conflits armés non internationaux », In: Revue Québécoise de droit international, volume 27-1, 2014, pp. 1-31

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