La guerre au Yémen, entretien avec le reporter de guerre François-Xavier TRÉGAN



« La guerre peut continuer après le bruit. Que se passe-t-il lorsqu’il n’y a plus de bruit ? Il se passe des milliers de choses »[1]


Le Yémen, seule République de la péninsule arabique, est le théâtre d’une guerre qui dure depuis sept ans. Dans le sillage des printemps arabes, un soulèvement populaire conduit au retrait du pouvoir en place et à l’élection du Président Abdrabbo Mansour Hadi. En septembre 2014, le groupe rebelle Houthis lance une offensive contre la capitale, Sanaa. À la demande du Président, une coalition internationale dirigée par l’Arabie Saoudite est mise en place un an plus tard. Depuis lors, le pays devient le terrain de bombardements et d’affrontements entre l’Iran, l’Arabie saoudite et les divers groupes armés en présence. Qualifié de pire crise humanitaire au monde par les Nations Unies[2], le conflit a déjà provoqué le déplacement interne de 4 millions de yéménites[3] et le décès de plus de 233 000 d’entre eux[4]. Au 6 novembre 2021, 20,7 millions de personnes sont dépendantes de l’aide humanitaire[5].


Réalisateur du documentaire « Yémen, le chaos et le silence »[6] François-Xavier Trégan, historien de formation, a été reporter de guerre de 2007 à 2015 et envoyé spécial pour le journal Le Monde de 2011 à 2015 au Yémen. Il a accepté de répondre à nos questions.


Votre documentaire évoque le désintérêt de la communauté internationale dont souffre le Yémen. Pensez-vous que ce conflit a été oublié[7], notamment à cause d’un manque de relais médiatique ?


« Il faut être honnête, il y a un intérêt mineur de la part des médias sur le Yémen, sauf quand il s’agit d’aborder l’angle très classique de la guerre. C’est un pays qui reste depuis des années dans l’angle mort de l’actualité car les répercussions pour les pays occidentaux sont considérées moins importantes que dans d’autres pays comme le Pakistan ou l’Afghanistan. Le conflit au Yémen n’est traité que lorsqu’il y a une opération militaire importante, qu’il y a un pétrolier abandonné en mer Rouge qui bloque le transit maritime mondial ou lorsque des étrangers ont été kidnappés et détenus par des rebelles. Finalement, le pays est oublié par la presse, sauf quand il y a des « pics » : le printemps arabe, les millions de personnes déplacées, la crise alimentaire, les armes envoyées par la France. Ce n’est donc pas le pays qui fait la une de la géopolitique. Les pays pauvres, ça n'intéresse pas grand monde ».


Parmi les origines du conflit, la division religieuse entre chiites et sunnites est souvent évoquée. Pouvons-nous considérer la guerre au Yémen comme une guerre de religions ?


« La religion est un marqueur que je n’ai jamais utilisé dans mes papiers, sauf pour dire qu’il ne devait pas y avoir une lecture confessionnelle ou religieuse du conflit. La religion n’a pas modifié notre grille de lecture. Certes, elle a été instrumentalisée à des fins politiques par plusieurs parties : l’ancien Président, Ali Abdallah Saleh, des représentants d'Al-Qaïda ou de l’État islamique lors de certains quorums, mais ce n’est pas un conflit religieux. C’est un conflit de présence et de respect de certaines communautés. Il faut avoir en tête que l’unité du Yémen est très récente [la réunification du pays a eu lieu en 1990], on ne se dit pas yéménite, on se dit de tel village. Le conflit est extrêmement politique ».


Face à la complexité du conflit que vous décrivez, avez-vous pu, en tant que reporter de guerre, établir une relation avec les différentes parties en présence ? Votre travail a-t-il été bien accueilli ?


« Les parties en présence n’aiment pas les journalistes, étrangers ou pas. Elles n’apprécient pas que l’on parle de l’arrière-cuisine parce que c’est un pays qui a servi pendant longtemps de laboratoire pour les Américains, pour les pays du Golfe, au nom de la lutte contre le terrorisme. Elles ne sont donc pas très enthousiastes des restitutions d’histoires. Certains me parlent très librement pour ensuite me demander de retirer des propos : la source est toujours gagnante. C’est pour cela que j’ai pu travailler aussi longtemps, en dialoguant avec tout le monde : des terroristes, des militaires américains, des opposants politiques, des journalistes, des personnes emprisonnées… ».


Vous avez suivi le Président du Comité International de la Croix-Rouge (CICR), Peter Maurer, lors de sa visite au Yémen en 2017. Vous a-t-il permis d’accéder plus facilement à certains territoires et/ou groupes armés ?


« Peter Maurer s’est rendu au Yémen notamment afin d’obtenir un cessez-le-feu et permettre l’ouverture de corridors humanitaires pour que l’aide soit plus facilement accessible autant dans le Nord que dans les zones les plus reculées du Sud du pays. J’ai donc voulu saisir ce déplacement pour faire ce qu’il était impossible de faire à cette époque-là : la traversée du territoire avec une caméra. Ce voyage a été organisé en coordination avec des forces de sécurité et les groupes armés en présence. Il y aurait aujourd’hui sept Yémen, c’est-à-dire autant de territoires contrôlés par différents groupes. La ligne de front dans la ville de Taez sépare le Nord du pays contrôlé par les rebelles Houthis et le Sud contrôlé par les indépendantistes. À cela s'ajoutent des groupes salafistes et djihadistes, des bandes criminelles et des trafiquants qui participent à la déstabilisation du pays. Face à cette complexité, les actions du CICR et la parole d’un homme d’expérience tel que Peter Maurer, ont été une véritable plus-value pour mieux aborder le Yémen. Mais cela restait compliqué en termes de contraintes imposées sur les images ».

Les acteurs non-gouvernementaux se sont appropriés l'outil diplomatique utilisé par les États dans le cadre de leur politique étrangère[8]. Parmi eux, le CICR a développé une « diplomatie humanitaire » à travers ses différentes délégations[9]. Indépendante de la diplomatie étatique, elle se concentre sur la négociation d’accords humanitaires avec différents acteurs étatiques et non-étatiques afin de veiller au respect du droit international humanitaire et à la protection des victimes. Néanmoins, cette « diplomatie humanitaire non gouvernementale » est encore trop souvent perçue comme simple auxiliaire des stratégies étatiques[10], alors même qu’elle a des impacts directs et concrets comme en témoigne François-Xavier Trégan.


Dans ce contexte, pensez-vous que la visite de Peter Maurer a eu un impact lors du conflit au Yémen ?


« Les négociations qu’il a conduit portaient notamment sur la question de l’accès aux prisonniers. Il y a eu des conséquences très concrètes et réelles deux ou trois mois après. Des familles ont pu rendre visite à des personnes détenues secrètement pendant des mois, voire des années et des corridors humanitaires ont pu être débloqués. Certaines répercussions semblent faibles mais ce sont des répercussions en cascades, des petites gouttes qui aident et qui améliorent le quotidien des yéménites. Peter Maurer, c’est une sorte de “peacemaker” : il connaît les points de vue des uns et des autres et cela lui permet d’appréhender la force et le potentiel de déstabilisation de tous les groupes. C’est unique en termes de force diplomatique surtout qu’il n’y a quasiment plus de représentants au Yémen, les chancelleries ont fermé ».


Au-delà du CICR, pouvez-vous témoigner de la présence d'autres acteurs humanitaires internationaux et locaux sur le terrain?


« Le problème n’est pas l’absence des acteurs humanitaires, ils ne délaissent pas le Yémen. Ce sont les conditions d’accès qui sont redoutables. Par exemple, Médecins Sans Frontières a dû fermer plusieurs dispensaires car ils ont été bombardés, ils ont perdu du personnel et des patients en nombre[11]. En deux ans, plusieurs employés locaux du CICR ont été la cible d’attaques meurtrières. Il y a aussi une multitude de petites associations yéménites qui travaillent avec des moyens dérisoires ».


Selon la Base de données sur la sécurité du personnel humanitaire, la violence contre les acteurs humanitaires augmente. La majorité des attaques ont eu lieu en République démocratique du Congo, en République centrafricaine, au Mali, en Syrie, au Soudan du Sud, en Afghanistan et au Yémen[12]. L’intensification de ce phénomène s’explique en partie par la disruption de la notion d’action humanitaire[13]. La confusion entre l’action militaire et humanitaire a eu pour conséquence de brouiller les perceptions des rôles tenus par les acteurs sur le terrain. Depuis la guerre en Afghanistan, l’activité humanitaire, considérée comme « fille de l’Occident »[14], suscite défiance et violence à l’égard de son personnel[15]. Il en résulte un dilemme éthique entre « rester ou quitter un lieu d’opération »[16]. Sécuriser l’espace humanitaire s’impose comme une nécessité pour permettre l’accès à la population et l'octroi de l’aide dont elle a besoin.

Vous avez beaucoup écrit sur les facettes cachées de la guerre en développant le fait qu’un conflit armé, ce n’est pas uniquement ce qu’il se passe sur la ligne de front, des armes, des combattants, des bombes et des morts. Ce sont également des mariages forcés, des rêves brisés, des cinémas et des théâtres détruits…

« S’il est indispensable de raconter la guerre en tant que guerre, c’est-à-dire les opérations militaires, paramilitaires et les enjeux géopolitiques, il y a tout ce théâtre de la guerre qui est le pendant et l’après dont, objectivement, on se soucie souvent moins. Les conséquences les plus visibles sont humanitaires, c’est vrai. Mais il y a des nuages de conséquences qui tournent autour de la guerre dont on ne parle pas : sur la vie sociale, sur la vie culturelle, sur la vie amoureuse, sur tout. Raconter cela, c’est ce que je préfère dans mon travail ».


Au cours des huit années que vous avez passées au Yémen, quel a été votre souvenir le plus marquant?


« Il y en a un, sans aucun doute, un que je garderai tout le temps. C’est la frappe de drones américains qui a touché le village de Majallah en 2007. Ce jour-là, il y a eu, de mémoire, cinquante-six morts, c’était une erreur. Ils pensaient que c’était un regroupement de membres d'Al-Qaïda mais c’était un campement de bergers. Il y a eu un survivant, Muqbil, un homme âgé de 65 ans environ. Je le rencontre à Aden. Il me raconte qu’il était allé acheter du pain au village d’à côté et que la frappe a eu lieu en son absence. Il a sorti son téléphone, et balayé les trente-six portraits des membres de sa famille décédés ce jour-là : femmes, enfants, sœurs, nièces, neveux, etc. Il m’a alors confié ‘Je n’ai aucune haine, je veux juste qu’on me dise ce qu’il s’est passé, pourquoi ça s’est passé et que justice soit rendue. Je n’en veux à personne’ ».


Animé par une volonté de mettre en lumière les zones d’ombre qui gravitent autour de la guerre et impactent les populations sur le long terme, François-Xavier Trégan prévoit de retourner au Yémen pour réaliser un documentaire sur l’initiative de l’un de ses amis yéménites, Bashir. Avec des membres de son village, ils ont entrepris la reconstruction de la route mythique, longue de plus de 200 km, reliant Aden à Taez, et ce par leurs propres moyens. La destruction de cette unique voie de communication entre les deux villes a entravé les relations économiques, sociales, familiales et amoureuses des habitants. Ce projet illustre la solidarité et la résilience de la population, qui malgré la poursuite des hostilités, s’efforce de redonner vie au Yémen.


Nous tenons encore une fois à remercier François-Xavier Trégan d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.



Par Florine BAELDE, Camille BEN HAMZA, Justine CASSAR, Louis COURTIER et Lehna GUIDOU


RÉFÉRENCES

[1] Propos recueillis lors de l’interview du 16 novembre 2021 avec François-Xavier TRÉGAN [2] Organisation des Nations Unies (ONU) Info, Yémen. [disponible ici] [3] Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), Urgence Yémen. [disponible ici] [4] C.GUIBAL,“Six ans de guerre au Yémen : un long hurlement de douleur”, France Inter, 26 mars 2021 [disponible ici] [5] Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA), Yémen : rapport de situation, dernière mise à jour le 6 novembre 2021 [disponible ici ] [6] F.X.TRÉGAN, “Yémen : le chaos et le silence”, ARTE Reportage, émission de 2018. [disponible ici] [7] M.L.LE COCONNIER et B.POMMIER, Dans l’action humanitaire, Chapitre V - Exigence de maîtrise de la communication, 2017, pp. 63-68. [disponible ici] [8] P.RYFMAN, L’action humanitaire non gouvernementale : une diplomatie alternative ?, Politique étrangère, 2010/3, pp. 565-578. [disponible ici] [9] M.HARROFF-TAVEL, La diplomatie humanitaire du comité international de la Croix Rouge, Relations internationales, 2005/1 (n°121), pp. 73-89. [disponible ici] [10] C.LUANGSAY-CATELIN, La diplomatie humanitaire ou l’impact du numérique sur la mobilisation (cyber)citoyenne, Hermès, La Revue, 2018/2 (n°81), p. 117. [disponible ici] [11] Médecins sans frontières, Rapports MSF sur les attaques de deux structures médicales au Yémen, Communiqué de presse, 26 septembre 2016, [disponible ici] [12] Aid Worker Security Report, Figure at a glance, 2020. [disponible ici] [13] P.RYFMAN, L’action humanitaire non gouvernementale : une diplomatie alternative ?, Op.cit ; M.L.LE COCONNIER et B.POMMIER, Dans l’action humanitaire, Chapitre I - L’action humanitaire et les transformations de l’environnement géopolitique mondial, 2017, pp. 11-16. [disponible ici] [14] M.L.LE COCONNIER et B.POMMIER, Dans l’action humanitaire, Op.cit