La guerre cognitive et la militarisation de l'opinion publique

La guerre cognitive et la militarisation de l'opinion publique


L'agora était l'espace public par excellence dans la Grèce antique. A travers la maïeutique, Socrate s'est confronté aux sophistes. La recherche de la vérité s'opposait à sa dévalorisation, qui était liée à une rhétorique chargée d'émotions dans la formation de l'opinion publique. Ce qu'au Ve siècle on appelait sophisme, au XXIe siècle on l´appelle post-vérité, des « circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d'influence sur l'opinion publique que les appels à l'émotion et aux croyances personnelles »[1]. Si la désinformation en tant que stratégie politique n'est pas un phénomène récent, les technologies de l'information et de la communication (TIC) facilitent la construction d'une opinion publique unique et ciblée.

La faible réglementation internationale du cyberespace[2] permet aux gouvernements et aux acteurs non étatiques d'utiliser les TIC avec peu de limites juridiques ou éthiques. Le scandale de Cambridge Analytica[3] en est la preuve. Alors que le Comité international de la Croix-Rouge[4], les Groupes d'experts indépendants des Nations Unies[5], les auteurs des deux manuels de Tallinn (dont un troisième est prévu) et la jurisprudence de la Cour internationale de Justice[6], ont affirmé que le droit international (DI) s'applique au contexte cybernétique, il n'existe pas d'accord spécifique en hard law et le principal défi est d'établir la manière dont le DI est appliqué. Bien que le manuel de Tallinn ne soit pas une source de droit, il montre tout de même les difficultés de réglementer les fausses informations dans la règle 61 qui établit que les ruses de guerre sont permises si leur usage se limite à tromper les adversaires par la désinformation.[7] À cet égard, The Massachusetts Institute of Technology a découvert en 2020 que les fausses histoires voyagent, en moyenne, six fois plus vite que les histoires vraies[8]. Consciente de la valeur des mégadonnées, l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) considère actuellement la guerre cognitive comme le sixième champ de bataille dans lequel la guerre se joue dans le cerveau des gens et le comportement humain est la cible.

La guerre cognitive intègre la nanotechnologie, la biotechnologie, l'informatique et les sciences cognitives (NBIC) pour développer l'ingénierie psychosociale. Elle va au-delà du contrôle du flux d'informations ; elle cherche à manipuler ou à contrôler la façon dont les gens réagissent à ces informations. François du Cluzel[9] a défini la guerre cognitive comme “the art of using technologies to alter the cognition of human targets, most often without their knowledge and consent”. Ce nouveau domaine était le thème du Défi innovation de l'automne 2021 de l'OTAN, organisé par le Canada, et est projeté comme un élément fondamental du prochain concept de l'OTAN pour juin 2022. Alors que l'objectif était de savoir quand les populations occidentales font l'objet d'une attaque cognitive et comment elles peuvent se défendre, le Ottawa Citizen[10] a rapporté que l'armée canadienne a mené une guerre de l'information contre sa propre population pendant la pandémie de COVID-19, en testant des tactiques de propagande contre les civils canadiens.

Les défis du DI découlent de la nature de ce nouveau mode de guerre : il n'est pas cinétique, il n'est pas attribuable, car chacun y contribue dans une mesure plus ou moins grande, consciemment ou inconsciemment. Le problème à résoudre est de savoir quand une action relevant du domaine cognitif doit être considérée comme un usage illégal de la force et comment le prouver. Alors que depuis 2016, les États-Unis dénoncent les opérations secrètes de la Russie visant à "saper la confiance dans les institutions démocratiques et à affecter le discours public pour atteindre des objectifs géopolitiques stratégiques"[11], aujourd'hui, au-delà de la recherche d'une limitation internationale de ce champ de guerre, un développement exponentiel est à l'agenda politique.

La guerre cognitive constitue un nouveau défi majeur pour notre compréhension morale et juridique de la guerre et pour les fondements de la démocratie. Elle démontre que l'information n'est pas une connaissance en soi, puisqu'elle a besoin de la compréhension d'une citoyenneté consciente car, à défaut, elle devient une arme. Revenant au combat de Socrate contre une opinion publique manipulée, aujourd'hui 2 500 ans plus tard, nous pouvons conclure qu'entre ce monde antique et le nôtre, il n'y a pas eu de changements majeurs.


Par Valérie Quintero Borrero, Louis Courtier, Émilie Agu, Rebecca Rayd Revaly et Jeanne Roger


RÉFÉRENCES

[1] Le mot post-truth, voir le dictionnaire Oxford en ligne. Il a été désigné comme le mot de l'année 2016. Voir BBC en ligne. [2]À quelques exceptions, notamment la Convention de Budapest sur la cybercriminalité et la Convention de l'Union africaine sur la cybersécurité et la protection des données personnelles, pas encore en vigueur. [3] Cambridge Analytica a collecté des données sur plus de 50 millions de personnes par le biais de Facebook, sans leur consentement, afin de déterminer leur comportement électoral et de favoriser les campagnes présidentielles de Ted Cruz et Donald Trump en 2016. Voir The Guardian. Disponible en ligne. Il a été reconnu par la suite qu'il s'agissait d'environ 87 millions de personnes. Voir CNBC en ligne. [4] Voir la position du CICR sur les cybers opérations et le droit international humanitaire. Disponible en ligne. [5] Voir le rapport du Groupe d'experts gouvernementaux sur la promotion d'un comportement responsable des États dans le cyberespace dans le contexte de la sécurité internationale du 14 juillet 2021. Disponible en ligne. [6] Voir l´avis consultatif du 8 juillet 1996 sur la Licéité de la menace ou de l’emploi d’armes nucléaires, p. 226, par. 86. [7] Basé sur l'article 24 des Règlements de La Haye 1899 et 1907 et de l'article 37 :2 du Protocole additionnel I de 1977. [8] Les chercheurs ont analysé les actualités partagées sur Twitter entre 2006 et 2017. Ils ont conclu que la propagation des fake news n'était pas le fait de robots, mais d'humains, en raison de deux facteurs : la nouveauté et la colère. Voir le journal Science en ligne. [9] Responsable du Centre d'innovation de l'OTAN (iHub). Voir la présentation sur la guerre cognitive de l'OTAN en ligne. [10] Voir Military leaders saw pandemic as unique opportunity to test propaganda techniques on Canadians, Forces report says disponible en ligne. [11] U.S. Departement of Justice. Report of the Attorney General’s Cyber Digital Task Force 1 (July 2, 2018) page 1. Accessible en ligne.



BIBLIOGRAPHIE :


Traités :

Conseil de l'Europe, « Convention sur la cybercriminalité », (2004).

Convention (II) concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre et son Annexe: Règlement concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre. La Haye, 29 juillet 1899.

Convention (IV) concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre et son Annexe: Règlement concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre. La Haye, 18 octobre 1907.

Convention de l’Union Africaine sur la cyber sécurité et la protection des données a caractère personnel.

Protocole additionnel aux Conventions de Genève du 12 août 1949 relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux (Protocole I) 1977.


Jurisprudence

Licéité de la menace ou de l'emploi d'armes nucléaires, avis consultatif, C.I.J. Recueil 1996.


Ouvrages

Oxford English Dictionary ; post-truth.


Rapports

Francois du Cluzel. Cognitive Warfare, a Battle for the Brain. NATO.

ICRC Position Paper: International humanitarian law and cyber operations during armed conflicts. 2020.